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Nicolas PHAM

Designer de son temps

Créé le 14.06.2023

Fondateur de la marque horlogère Beaubleu, ce jeune talent parisien ne cherche pas à égrainer les heures à la seconde près. A la fois créateur et dirigeant de son entreprise, le trentenaire nous fait partager son approche singulière du métier de designer.

Propos recueillis par Frédéric Martin-Bernard et Ludovic Blanquer

FRANCÉCLAT : Vous avez une formation de designer. Est-ce que la création d’une nouvelle montre débute forcément par des esquisses sur papier ?

NICOLAS PHAM : J’adore dessiner mais je m’efforce avant tout d’écrire, de poser les choses. La montre est l’illustration actuelle de ma démarche de designer. C’est le support d’une réflexion, d’un exercice que je pourrais très bien appliquer à d’autres secteurs. En horlogerie, je pense notamment que la première des matières premières n’est pas un matériau, mais le temps qui indique à la fois la durée, la vitesse… Parfois, on a l’impression qu’il s’arrête, qu’il s’allonge, qu’il se précipite ou qu’il raccourcit. Sa perception est multiple.

C’est une matière première totalement libre d’interprétation. Qui peut se traduire de différentes façons en design. Ma grande question depuis les débuts de Beaubleu en 2017 : comment puis-je intégrer toutes ces notions dans un boîtier ?

NICOLAS PHAM

FRANCÉCLAT : Parlez-nous de vos dernières créations ! 

NICOLAS PHAM : A chaque fois, je cherche avant tout à raconter une histoire, à partager une analyse. La troisième collection de Beaubleu est, en outre, la poursuite de ma réflexion sur le temps. Chacun l’interprète en fonction de sa personnalité, de l’état d’esprit ou encore du lieu dans lequel il se trouve à l’instant T.

On a besoin de précisions dans le cadre de certaines activités. Il est nécessaire d’être ponctuel (ou pas) selon que l’on a rendez-vous pour un entretien professionnel, que l’on va prendre un train ou un café avec un vieux copain… J’ai identifié trois grandes temporalités qui influent sur le design, les fonctions et les complications de mes dernières créations. Le temps au quotidien qui se traduit par un guichet avec la mention de la date, un temps plus solennel s’illustrant par trois aiguilles pour les heures, les minutes et les secondes, et enfin, un temps universel, le temps du monde, d’ici et d’ailleurs qui a débouché, notamment, sur la mise au point du premier modèle GMT avec deux fuseaux horaires.

FRANCÉCLAT : Derrière les aiguilles rondes de vos modèles, il y a également toute une réflexion !

NICOLAS PHAM : C’est toujours cette idée que la perception du temps et de l’heure sont différentes en fonction des occupations, des situations… Dans certains cas, vous êtes à la seconde près et à l’inverse, en vacances par exemple, un quart d’heure de plus ou de moins n’a pas d’importance dans le planning de la journée.

Cette fluctuation dans la perception de l’heure est également très personnelle, en fonction des caractères. J’ai cherché à transposer cette notion d’individualité dans le design de Beaubleu. A la fin de mes études au Strate College de Sèvres, j’avais réalisé une thèse très philosophique sur le vide : comment différents architectes, urbanistes, graphistes le percevaient et l’utilisaient différemment dans leurs projets.

Quelques années plus tard, planchant sur le design du cadran de ma première montre qui aurait pu être assez limité, voire rébarbatif si je m’en étais tenu à une approche horlogère très traditionnelle, j’ai repensé à l’iconographie liée à ma thèse et, en particulier, aux travaux de Galilée où le cercle est très présent. J’ai commencé à voir des parallèles entre les questions d’espace et de temps, à percevoir cette forme géométrique comme le trait d’union entre les deux… Aujourd’hui, les aiguilles rondes de Beaubleu apportent une vraie personnalité au cadran, une certaine poésie dans la lecture de l’heure.

Leurs cercles s’alignent, se croisent et se superposent. Des graphismes se créent. Ils indiquent l’heure sans pointer en permanence sur les secondes comme des aiguilles traditionnelles.

nicolas Pham

FRANCÉCLAT : L’horlogerie est connue pour ses rouages, ses mécanismes, ses habitudes… Comment partagez-vous vos réflexions sur le temps, le vide avec les artisans chargés de mettre en forme vos idées ?

NICOLAS PHAM : J’adapte mon discours ! Et puis il y a un véritable challenge technique qui peut leur plaire. Je reconsidère des points, des aspects ou des parties de la montre qui n’intéressent pas forcément mes confrères focalisés, avant tout, sur le mouvement, le cadran, les aiguilles…

Bien sûr, plusieurs artisans ont commencé par me dire que des aiguilles rondes ou des cornes rapportées sur un boîtier n’étaient pas possibles. Mais j’ai également rencontré des passionnés qui aiment travailler sur des montres qui sortent de l’ordinaire, qui ne ressemblent pas à toutes les autres.

« Pour moi, le temps, ce n’est pas une heure, soixante minutes, trois mille six cents secondes… Je l’aborde comme un moment que l’on apprécie… »

FRANCÉCLAT : Pensez-vous qu’il y a un lien entre vos créations pour l’automobile et vos modèles horlogers ?

NICOLAS PHAM : Je ne pense pas qu’il y ait un lien flagrant au niveau formes. Éventuellement, on peut voir un clin d’œil à l’automobile dans le design des cornes rapportées des montres Beaubleu. En fait de lien, il y a surtout une même approche des sujets.

Pour moi, le temps, ce n’est pas une heure, soixante minutes, trois mille six cents secondes… Je l’aborde comme un moment que l’on apprécie, un espace-temps qui est complétement différent selon l’environnement où l’on se trouve et, là, cela rejoint mon approche passée de designer pour des intérieurs de véhicules. Dans un train, on peut flâner, se reposer ou travailler. Ma conception de l’espace était différente de l’habitacle d’une automobile où l’on n’occupe pas son temps de la même façon. En fait, pour chaque projet, je me mets dans la peau de l’usager.

FRANCÉCLAT : Le temps est au cœur de tous vos projets. Mais comment avez-vous basculé dans l’horlogerie ?

NICOLAS PHAM : C’est une longue histoire ! Au départ, j’ai tout d’abord été sportif de haut niveau en escrime. Côté design, j’ai débuté dans le secteur automobile. Après, j’ai travaillé quelques temps dans la haute horlogerie, chez Van Cleef & Arpels, avant de fonder ma propre agence. J’avais des clients très différents : des start-ups, des grands groupes, quelques griffes de luxe pour lesquels je dessinais surtout du mobilier… Puis, Alstom m’a demandé de dessiner l’intérieur d’un TGV. C’était un très gros projet qui, paradoxalement, me laissait pas mal de temps libre pour moi.

J’ai commencé par avoir envie de dessiner une montre rien que pour moi. Puis, j’ai littéralement plongé dans cet univers, au fur et à mesure que je planchais sur le prototype de mon modèle et, au final, ce projet personnel est devenu celui d’une marque que j’ai lancé en septembre 2017.

NICOLAS PHAM

FRANCÉCLAT : Est-il aisé d’être à la fois dirigeant et designer, d’avoir un crayon dans une main et une calculatrice dans l’autre ?

NICOLAS PHAM : Je suis très impliqué dans le développement produit, donc dans la production et ses contraintes qui, forcément, influent quelque peu sur mon design. Après, c’est, à chaque fois, une édition en série limitée. Autrement dit, c’est un « package » avec son lot de problématiques particulières qui disparait dès que je me penche sur le modèle suivant. Et puis, j’essaie de séparer les choses quand je dessine, de ne pas me demander si cela va plaire, se vendre au final…

Je me souviens d’un professeur d’arts plastiques qui nous répétait : « Si vous dessinez mal, continuez de dessiner mal, on finira par venir vous chercher pour cela ! » Certes, exprimer son entière personnalité dans la création d’un objet est plus clivant. La probabilité que cela ne plaise pas du tout augmente. Mais la démarche est plus authentique et passionnante.

« exprimer son entière personnalité dans la création d’un objet est plus clivant. La probabilité que cela ne plaise pas du tout augmente. Mais la démarche est plus authentique et passionnante. »

FRANCÉCLAT : Tenez-vous compte d’éventuelles remarques de vos clients ?

NICOLAS PHAM : Avec les premiers clients qui m’ont fait confiance, j’ai créé un cercle des ambassadeurs de Beaubleu. Lorsque je crée un nouveau modèle, je partage avec eux ma réflexion, mes moodboard, des croquis en avant-première… Un échange s’instaure. En vérité, je les entends sans vraiment les écouter puisque c’est ma réflexion, mes partis-pris qui leur ont plu avant tout chez Beaubleu.

Je veille à continuer à dérouler mon fil, mon histoire. Après, il m’arrive aussi de tenir compte d’éventuelles remarques plus techniques. Par exemple : les bracelets des premiers modèles étaient équipés d’une boucle classique. Le cuir finit toujours par s’abîmer au niveau des perforations. Aujourd’hui, j’utilise des boucles déployantes qui évitent cette usure.

FRANCÉCLAT : Existe-t-il un objet du quotidien que vous auriez aimé inventer ?

NICOLAS PHAM : J’aime redessiner ce qui va de soi. Cela va de soi qu’une montre a des aiguilles droites… Eh bien non, pas chez Beaubleu. J’aurais bien aimé inventer l’horloge car c’est une autre manière de voir le temps. C’est le temps du domicile, de la famille… On touche à des notions beaucoup plus personnelles, comparées au temps qu’on porte et qu’on affiche à son poignet.

Il y a aussi le sablier que j’aurais aimé avoir créé. Il englobe un volet physique, technique, mécanique. C’est une autre manière de faire, de voir le temps qui me plaît beaucoup. On vous dit que c’est un sablier de trois minutes, mais vous saurez seulement que ces trois minutes sont écoulées lorsqu’elles seront finies. Le sablier vous indique un moment, une durée, jamais un instant précis… En fait, j’aime surtout les objets qui montrent le temps qui passe.

NICOLAS PHAM